Bulletin des Amis de l'orgue de Québec

No. 82 - Septembre 2001
Numéro spécial


Le facteur d'orgues doit être avant tout un artiste, et comme tout artiste, il ne peut se soustraire aux règles de l'art.

(...) le facteur d'orgues (...), tout comme le peintre qui veut donner des couleurs à sa toile, doit choisir ses tailles pour ses tuyaux, les métaux (...), les bois (...) selon les timbres qu'il veut obtenir.

Ce n'est qu'à partir de ce moment que le facteur peut commencer son oeuvre. Il doit être, en même temps, architecte, mathématicien, physicien, ébéniste, plombier, électricien, ferblantier, en fait il doit être de tout métier.


Ces passages sont extraits d'un opuscule écrit, dans les années 1970, par Guy Thérien.
In Memoriam


Guy Thérien
Facteur d'orgues
Organ Builder

(1947-2001)

Éditorial

Chers Amis de l'orgue,

La disparition prématurée, en mai dernier, de Guy Thérien a plongé le monde de l'orgue dans la stupeur et dans l'affliction. Compte tenu du rôle qu'il a joué dans la facture et la restauration d'instruments dans notre région, nous avons tenu à lui rendre cet hommage.

Le conseil d'administration a confié à l'organiste Louise Fortin-Bouchard la responsabilité de ce bulletin spécial et nous la remercions sincèrement pour cette collaboration exceptionnelle qui nous vaut des textes se complétant admirablement. Leurs auteurs ont bien connu le disparu. Vous trouverez donc un bref historique par l'organiste de Québec Pierre Bouchard, suivi d'une rétrospective du rôle de Guy Thérien dans la région du Bas Saint-Laurent par l'organiste de Saint-Patrice de Rivière-du-Loup, Claude Girard, et un texte d'un ami de longue date de Guy Thérien et qui fut également secrétaire et responsable du bulletin des Amis de l'orgue il y a près d’une vingtaine d'années, Thomas Chapais.

Une liste des orgues de la région redevables à la compagnie Guilbault-Thérien complète ce bulletin. Les détails historiques et biographiques, ainsi que la nomenclature des instruments cités ont été, en grande partie, élaborés à partir des renseignements fournis par la maison Guilbault-Thérien Inc..

Irène Brisson
Coordinatrice.

Dans ce bulletin:


Guy Thérien (1947-2001)
Par Pierre Bouchard

Le 12 mai dernier, le monde de l'orgue perdait, avec tristesse, un bâtisseur de grand mérite, un ami pour plusieurs d'entre nous, en la personne du facteur d'orgues Guy Thérien.

À la suite d'études musicales et après un apprentissage chez Casavant et Frères, Guy Thérien se joint, à titre de concepteur et d'harmoniste, à l'équipe d'Orgue Providence Inc. dirigée par André Guilbault. Cette association, qui prendra le nom de Guilbault-Thérien Inc. en 1978, « change alors la politique de la maison et s'oriente vers la production d'orgues à traction mécanique ».

Avec cette maison dont il devient le président-propriétaire en 1992, Guy Thérien produit de nombreux travaux de restauration et de réfection au Canada et aux États-Unis, dont certains sont d'une importance majeure. Il signe aussi plusieurs instruments neufs, dont la qualité esthétique est largement reconnue. Ces réalisations resteront des témoins remarquables du renouveau de l'orgue au Québec.

Le plaisir de connaître Guy Thérien, c'était celui de rencontrer tout autant un mélomane averti qu'un facteur d'orgue habile et inspiré. Plusieurs collègues pourraient témoigner comme je le fais, de l'accueil particulier et chaleureux dont il avait le secret. Cette attitude n'était rien de moins que le reflet de son amour pour l'orgue et du courage remarquable pour ses convictions. Que d'échanges aussi agréables que fructueux a-t-il soutenus, parfois émaillés de divergences d'opinions et souvent au centre du sujet tant par la nature de son travail et de ses connaissances, que par sa passion pour l'orgue et pour la musique en elle-même!

Je n'ai jamais oublié cette réflexion qui lui est venue un jour et qui pourrait donner une idée de ce qui habitait son esprit; à un moment où je travaillais en sa compagnie et où des circonstances plus difficiles auraient pu nous faire perdre patience, il me dit spontanément : « l'orgue c'est trop beau pour se mettre en colère ».

C'est finalement ce que je retiens de celui qui, la tête toujours pleine de projets, nous a quittés de façon trop hâtive.


Souvenirs de Guy Thérien
par Claude Girard

Mon premier souvenir de Guy Thérien remonte vers la fin de mes années académiques à l'Université Laval où Guy Thérien me parla de deux de ses projets les plus chers : la réfection des orgues des Frères Maristes à Iberville et de la Cathédrale Saint-Germain de Rimouski (1979). C'est sous l'insistance du Frère Aurèle Laramée à Iberville que Guy développa le principe nouveau de la réharmonisation à l'orgue qui consistait à "récupérer" la tuyauterie existante et à lui donner plus de clarté et de brillant. Le succès récolté a permis à l'entreprise Guilbault-Thérien de décrocher de nombreux contrats au Québec, notamment dans la grande région du Bas Saint-Laurent.

En septembre 1979, à ma nomination comme organiste-titulaire à l'église Saint-Patrice de Rivière-du-Loup, cette firme de Saint-Hyacinthe entretenait l'instrument depuis un an. La restauration de la console en 1980 fut ma première tâche avec Guy. Parallèlement, nous avions convenu "d'unir nos forces" pour donner à cet instrument triste et monotone une nouvelle orientation sonore.

Dans les années 1981-86, plusieurs modifications furent apportées ici et là à l'instrument, sans plan défini, ce qui constituait un précédent selon Guy. Ces améliorations notables à l’harmonie stupéfièrent les paroissiens mais laissèrent plutôt froid le Conseil de Fabrique. Du côté de mon père, il finit par accepter le pourquoi de ces transformations sur son orgue, surtout à la fin de la deuxième étape des travaux en 1995.

Cependant, les années 1988 à 1993 représentent la période la plus intense où nous avons travaillé en étroite collaboration, soit lors des travaux de réfection de l'orgue de Saint-Patrice (1989), de la réalisation de mon premier disque compact Entre Vents et Marées (1992) et lors de tournées d'accords dans le Bas Saint-Laurent. Bref, il en a résulté une multitude d'entretiens téléphoniques, de correspondances et de nombreuses rencontres autour d'un café ou lors de repas souvent copieux et bien arrosés!

Guy Thérien était un homme d'une grande culture. D'ailleurs il avait possédé, pendant quelques années, un magasin de musique d'orgue et de clavecin à Saint-Hyacinthe : Musique Ex Arte Enr. C'est là, que je me suis notamment procuré, en 1975, la partition des Variations sur un Noël de Marcel Dupré. Guy était fier de ses réalisations mais, comme plusieurs artistes, acceptait difficilement la critique. Il était exigeant envers lui et envers ses employés mais....c'était aussi un homme juste et d'une grande bonté, à condition de savoir comment le prendre. J'ai appris beaucoup et j’ai bénéficié de son expérience de facteur d'orgues à le voir travailler et à écouter ses récits de voyages d'affaires, surtout aux États-Unis. Par exemple, en 1989, durant les séances d'harmonie à Saint-Patrice, il lisait constamment à la console son traité L'art du facteur d'orgues de Dom Bédos en prévision de l'installation d'un orgue français au Grand Séminaire de Montréal (1991).

Sa nouvelle vocation de père de famille (quatre enfants) et la préretraite de son associé André Guilbault (1993) ont changé radicalement son horaire du temps. À l'entreprise, il disait faire le travail de 2 personnes et demie! Plusieurs habitudes de vie de longue date sont venues "gruger" sa santé, notamment ses incessants voyages en Ontario et aux États-Unis.

Sa plus grande joie : vivre un accouchement (« Claude, il faut que tu vives çà! »). Sa plus grande déception : le contrat de la restauration de l'orgue de Notre-Dame de Lévis qui lui a échappé au profit de Casavant (« j'en dors pas des nuits... »). Mon dernier souvenir remonte au Congrès du FQAO/RCCO à Québec puis au mariage de l'un de ses employés à Saint-Patrice de Rivière-du-Loup le 29 juillet 2000 où j'ai côtoyé un homme fatigué, tendu et quelque peu impatient. Puis, les événements se sont précipités tellement vite que je n'ai pas pu le remercier sincèrement pour avoir permis la concrétisation de notre objectif initial pour l'orgue de Saint-Patrice.

Mon cher Guy, au revoir et merci pour tout !


Guy Thérien... et un projet inachevé
Par Thomas Chapais

En 1968, je suivais depuis peu les activités des Amis de l'orgue de Québec quand s'organisa une visite commentée à l'orgue de l'église Saint-Thomas-d'Aquin de Sainte-Foy qui est de facture Orgue Providence. C'est là que j'ai connu Guy Thérien. Étant donné la présence d'environ vingt-cinq personnes, nous n'avons échangé que de brefs propos sur l'orgue mais quelque chose s'est passé entre nous; probablement des affinités profondes.

Une grande amitié venait de naître. Je pensais depuis quelque temps à me construire un orgue mais je ne voulais pas d'une "amenchure tout de travers". J'ai communiqué avec Guy et suis allé le voir à son atelier un samedi où il était avec André Guilbault. Il venait de quitter Casavant pour se joindre à Orgue Providence comme associé d'André Guilbault. C'était un tout jeune homme de vingt ans, mais qui avait la maturité d'un homme de quarante ans : il était déjà un harmoniste accompli. De plus, il possédait une excellente formation musicale.

Les deux ont d'abord sondé mes capacités de bricoleur et m'ont dit que si j'étais prêt à travailler, ils pourraient me fournir les matériaux, neufs ou usagés, selon la disponibilité. Ils me fourniraient l'expertise, me diraient comment faire. Guy établit le devis; ce serait un orgue à deux claviers avec pédalier, de six jeux réels. Construire un orgue de quarante jeux, me dit Guy, est chose facile. Construire un petit instrument sur lequel on pourra jouer une bonne partie du répertoire de façon convenable est une tout autre affaire.

Je me mis au travail en y consacrant la majeure partie de mon temps libre et communiquai régulièrement avec Guy pour obtenir des explications, des précisions. J'allais le voir souvent à l'atelier le samedi; j'y passais la journée. Il me faisait des croquis, me fournissait des données et m'expliquait le pourquoi de chaque chose. Je m'enrichissais énormément de connaissances sur l'orgue à chaque visite.

Puis, après plusieurs années, le temps me manqua et le projet se mit en veilleuse. Je vis Guy moins souvent mais quand il venait à Québec, il me téléphonait, ou bien nous nous rencontrions lors d'un concert. Il venait souper à la maison et il nous parlait de ses projets et de ses travaux : l'orgue de la chapelle du Sacré-Coeur de la basilique Notre-Dame de Montréal, celui du Grand Séminaire de Montréal, des grandes restaurations où il faisait des prodiges de réharmonisation, l'orgue de Notre-Dame de Lévis dont il faisait l'entretien et qu'il anticipait de restaurer "à l'identique". Guy était un passionné et un amoureux de l'orgue; en quelques années il avait perfectionné son art au point de prendre place parmi les quelques facteurs qui produisent les plus beaux instruments.

Le ll octobre dernier, c'est l’anniversaire de naissance de Marguerite, mon épouse, et nous allons souper en dehors. À la sortie du restaurant, nous rencontrons Guy. Nous sommes tous les trois très contents... cela fait un bon bout de temps que nous nous sommes vus. Il nous apprend qu'il vient de vendre un bel orgue classique français à Saint-Félix de Cap-Rouge et qu'il est sur le point de signer le contrat d'un très gros instrument aux États-Unis. Il est en pleine forme (en apparence) et très enthousiaste. Je l'informe que j'ai remis mon projet en marche et que j'aurai besoin de ses lumières sous peu. Il s'en dit très heureux.

Les fêtes passent et je l'appelle en février. C'est alors qu'il m'apprend qu'il vient de passer deux mois à l'hôpital et qu'il est au grand repos. Je le vois le 30 mars; il paraît en bonne forme pour un homme malade et est tout à fait certain qu'il va guérir. Il pense à agrandir l'atelier pour construire le gros instrument destiné aux Etats-Unis. Il est content de me voir. Lyne, son épouse, et lui me gardent à dîner. Nous buvons du vin puisqu'il ne peut boire d'eau! Nous faisons une révision de mon devis avec des modifications pour simplifier les choses. Il m'explique exactement comment m'y prendre pour couder les cinq premiers tuyaux de la soubasse et "faxe" à l'atelier les quantités de bois qu'il me faut pour fabriquer mon cinquième sommier afin que je le rapporte avec moi. Puis, il reçoit un appel de l'hôpital lui disant qu'il a un rendez-vous le lundi suivant avec son oncologue et, évidemment, il a hâte de se faire confirmer qu'il va de mieux en mieux. Je l'appelle le lundi soir, et il m'apprend que les nouvelles ne sont pas ce qu'il attendait et qu'il devra être opéré. « Le pire qui peut m'arriver est qu'ils m'enlèvent un poumon... ». L'opération doit se faire dans une ou deux semaines. Il est certain de recouvrer la santé. Mais les choses tournent autrement. Quand j'appelle Lyne à la fin d'avril, pensant que Guy a été opéré, elle m'apprend que son état s'est grandement détérioré et que tout espoir est perdu. Le 9 mai j'appelle Lyne à nouveau et elle me dit que si je veux revoir Guy je ne devrais pas tarder. Je me rends à l'hôpital le lendemain et trouve Guy mourant.

Lyne nous laisse seuls. Je parle à Guy, il est conscient mais ne parle pas. Que peut-on dire à un mourant pour le réconforter quand on n'est pas Elisabeth Kübler-Ross? Je lui dis que je suis avec lui dans ce qui lui arrive, que je pense à lui constamment et que j'ai prié pour lui comme je ne l'ai jamais fait dans ma vie. Je lui tiens la main pendant un très long moment, puis il s'endort. Il meurt la nuit suivante sans s'être réveillé.

Lyne me dira le lendemain que quand je suis entré dans sa chambre, où il y avait déjà deux visiteurs, en me voyant dans la porte, il a prononcé mon nom, comme pour me présenter à ceux-ci.

Je considère avoir eu un grand privilège : j'ai été le dernier à lui parler pendant qu'il était encore lucide et les dernières paroles qu'il a prononcées ont été mon nom.

Guy est parti trop tôt. Il lui restait une femme à aimer, quatre beaux enfants à élever et vingt-cinq beaux orgues à construire. La facture d'orgue québécoise a perdu un de ses piliers, et moi, mon facteur d'orgues et un très grand ami.


Orgues Guilbault-Thérien
dans la région de Québec
et dans l'est du Québec, depuis 1970

Nouveaux instruments

    1971op. 1Mont-Carmel7 jeux
    1970op. 3Orgue de travail, Québec3 jeux
    1971op. 4La Guadeloupe7 jeux
    1973op. 5Hospice du Sacré-Coeur, Québec5 jeux
    1973op. 6Université Laval, Québec4 jeux
    1974op. 11Cathédrale Ste-Anne de la Pocatière15 jeux
    1975op. 12Conservatoire de musique, Rimouski14 jeux
    1981op. 16Ste-Agnès, Rimouski10 jeux
    1985op. 21Orgue de travail, Québec5 jeux
    1986op. 26St-Rédempteur, Matane14 jeux
    2001op. 48St-Félix, Cap-Rouge18 jeux

Travaux de restauration et de réfection

    1972St-Denis (Kamouraska)30 jeux
    1975St-Michel (Bellechasse)
    1976St-Robert-Bellarmin, Rimouski11 jeux
    1976Soeurs de la Charité, Lévis
    1978St-Roch-des-Aulnaies8 jeux
    1979St-Isidore, Beauce14 jeux
    1979Sacré-Coeur, Rimouski
    1979Soeurs du St-Rosaire, Rimouski23 jeux
    1979Cathédrale St-Germain, Rimouski60 jeux
    1981Notre-Dame-du-Chemin, Québec22 jeux
    1982Ste-Cécile, Bic25 jeux
    1983Soeurs de la Charité, Giffard
    1983Basilique Notre-Dame, Québec71 jeux
    1984St-Anaclet18 jeux
    1984CEGEP, Rivière-du-Loup
    1985Eglise Chalmers-Wesley, Québec33 jeux
    1986Chapelle de l'Immaculée, Ste-Anne-de-Beaupré12 jeux
    1987St-Jean-Port-Joli16 jeux
    1987St-François-Xavier, Rivière-du-Loup24 jeux
    1989St-Patrice, Rivière-du-Loup42 jeux
    1989St-Robert-Bellarmin, Rimouski28 jeux
    1991Notre-Dame-des-Neiges, Trois-Pistoles28 jeux
    1999St-Sacrement, Québec45 jeux
    2000Soeurs de la Charité, Beauport31 jeux
    2000Monastère des Ursulines, Québec20 jeux
    2001St-Sauveur, Québec51 jeux